mercredi 17 octobre 2007

Mth P Causeuse


Montage- collage sources variées.... ( Par inadvertance troublante...
On y réfléchit encore de grand matin, vous avez lu ci-dessous une
version vouvoyée d'une lettre fictive de Vilhelm. A croire que l'inverse :
une lettre de Camille à Vilhelm est plus difficile à écrire... Cela fait un
défi pour les jours à venir... ).



Ma chère Camille,

Votre lettre me donne le vertige. Devant mes toiles, tout absorbé par le souci de concentration, je n’interroge guère l’horloge, a fortiori le calendrier. Si j’étais totalement sincère, je dirais comme tant d’autres, que je ne tiens pas à ressentir la peur sous la grêle du temps. Il cabosse tout, vous vous en doutez, même mon grand calme coutumier. Vous n’avez pas le même tempérament que moi et vous êtes une femme… Non, je n’entrerai pas dans un débat de courage comparé à ce sujet. Je me laisse imaginer ce que vous en pensez sans juger. Seule la création compte, son mouvement qui n’est qu’humain au fond, et procède de l’usage des yeux dès lors qu’ils s’ouvrent sur le monde qui nous entoure. Mon infirmité auditive m’a protégé davantage que vous dans la vie. Je demeure silencieux autant qu’il est possible et personne ne s’en plaint ouvertement. Il m’apparaît parfois que j’exagère. Mais avec vous, je peux m’épancher à distance. Vous écrire me fait sortir le nez de mes palettes embrouillées. Je me lave les mains pour écrire, mais ne quitte pas mon tablier. J’ai toujours aimé les vestiges de mon travail aux abords de mes toiles. Ce sont comme des souvenirs de vie qui se mélangent à la manière des kaléidoscopes. Je les contemple avec perplexité. J’ai du mal à imaginer que j’y suis pour quelque chose. Je ne parviens pas non plus à les considérer comme des saletés. Ces coulures parlent pour moi, elles balisent une sorte de rêve que je tente de fixer dans chaque tableau. L’âme de mes personnages reste secrète, il serait impudique à mon goût voire « déplacé », au sens premier du terme, de les raconter à leur place. Chacun de nous reste à sa juste position, avec égards pour celui ou celle qui est en face. C’est peut-être ce qui vous a manqué pendant vos apprentissages dans ces grands lieux peuplés où les modèles nus s’enrhument. J’ai toujours trouvé cela suprêmement excitant ou cynique. Je n’ai jamais su trancher et je suis content d’en avoir fini avec ces sortes de théâtres in vivo. L’asymétrie des rôles m’a toujours posé question. C’est pour cette raison que je ne dissocie pas vraiment ma vie quotidienne de mon atelier. Les femmes qui me servent de modèle ont plus d’importance que moi dans la maison. Sans elles je ne peindrais que des bibelots et des portes avec l’impression de passer à côté de quelque chose d’ineffable. Les silhouettes féminines sont la prunelle de mes yeux. Et, ne riez pas, je les peins comme on célèbre l’eucharistie, avec dévotion et humilité. J’aurais aimé vous avoir pour modèle… Surtout à l’âge où vous étiez cette adolescente au regard rebelle et très clair. Votre présence aurait peut-être changé votre destin et le mien. Malheureusement, nous ne parlons pas la même langue mais le bruit de vos outils de sculpture ne m’aurait peut-être pas dérangé… Pour la poussière, on se serait arrangés. Je ne vous ai pas parlé encore de ma propre mélancolie. J’ignore où elle s’abreuve mais elle est chevillée à mes pinceaux. Voilà pourquoi votre détresse me touche. Impression de gémellité , mais aussi de force tellurique sous-jacente. J’ai aimé votre petite châtelaine bien plus que toutes vos valses, son cou dressé et son air interrogateur vous ressemblent terriblement, vous avez rajouté la douceur et c’est bien… Je l’ai offerte à mon amie Barbara, une longue dame brune qui a fini par chanter après avoir un peu galéré. Connaissez-vous son poème « Le mal de vivre » ? Je le relis quand il fait soleil et tout au contraire « Perlimpinpin » lorsqu’il pleut et que je me sens apathique… C’est souvent , alors là aussi j’exagère… Ces textes sont comme une drogue pour moi. Et vous, quels poètes fréquentez-vous lorsque votre cœur subit des avanies ? Vous m’avez dit un jour que rien ne va comme vous le voudriez, que votre amour pour le maître vous mène au désastre et je veux bien vous croire. Vous êtes trop entière pour accepter les compromis ,et rien ne vous prédispose à la docilité en matière de mœurs. C’est pour cela qu’ils tiennent tant à vous mettre à l’écart. Vous pensez trop fort Camille, fredonnez-vous des résolutions d’apaisement et sauvez-vous par le travail et la ténacité . Je m’attriste à vous imaginer aussi démunie face aux pressions ambiantes. Essayez de vous taire, tout est utilisé pour accréditer le diagnostic de paranoïa et vos emportements les indisposent. La honte court plus vite que la solidarité dans les familles et vous en payez votre écot. Ne prenez plus de risque. Reposez-vous et écrivez-moi dès qu’il vous sera permis de le faire. Ecrivez au nom de ma fille, elle est assez intelligente pour me remettre votre courrier sans l’ouvrir. Elle comprend tout malgré sa jeunesse. Elle vous embrasse tout autant que moi. Mon épouse vous enverra un chemisier blanc au col brodé, le même qu’elle porte dans le tableau de la lettre. Elle ne s’intéresse pas au mental des artistes mais elle est pleine de compassion pour vous , elle me l’a dit plusieurs fois. Cela me touche, comme si elle parlait de moi. Nous ne causons jamais aussi profond dans les couples installés. On pourrait croire que c’est pour éviter de casser la vaisselle… Je crois que c’est un peu vrai…


Je vous embrasse de tout mon cœur de peintre.
A vous lire.

Votre Vilhelm.

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